ELEMENTS D’APPROCHE POUR LA QUESTION :
QU’EST-CE QUI EST NORMAL ?
I. L’EQUIVOCITE DU CONCEPT DE NORMALITE : ENTRE LE DESCRIPTIF ET LE PRESCRIPTIF.
* Normal se rapporte communément à l’état habituel ou moyen de quelque chose. Est normal, ce qui est tel qu’il doit être, ou bien encore ce qui se rencontre dans la majorité des cas. La normalité semble ainsi nous renvoyer à un état des choses ou des corps, état qui peut apparaître régulier, le plus conforme à ce qu’ils sont ou doivent être, et qui se distingue ainsi d’autres états possibles rejetés dans l’ordre de l’exception, de l’anomalie, ou bien encore du monstrueux ou de l’inconvenant.
* Cette première recension lexicale nous découvre le caractère pour le moins équivoque de ce concept. En effet, la normalité apparaît à la fois comme un concept descriptif et prescriptif. Le normal se rapporte, semble-t-il, à ce qui est la règle. Mais comment comprendre ici cette règle ? Est-elle une prescription arbitraire qui viendrait s’appliquer à un objet et exiger qu’il s’y conforme ? Si tel était le cas, le normal se contredirait lui-même, cessant d’apparaître comme l’état habituel, moyen ou coutumier de l’objet auquel il est attribué. Ne risque-t-on pas de confondre le normal avec l’idéal ? Or, un idéal est ce qui n’a justement pas encore rejoint suffisamment la normalité, pour que la règle puisse s’effacer dans la régularité de sa manifestation. Par conséquent, si le normal est la règle, il faut envisager dans cette idée de règle l’idée de régularité, c’est-à-dire l’idée d’un certain rapport ou état dont la fréquence est suffisamment attestée pour estimer qu’il exprime une conformité de l’objet à lui-même, à sa propre nature, hors des conditions accidentelles qui le font sortir de cet état ou de ce rapport. Dans l’idée de normalité, on suppose ainsi qu’il y a quelque chose comme un ordre immanent, qui se manifeste par un mode d’être constant des phénomènes. Sur ce point, le normal tendrait à se rapprocher du naturel et l’anormal à se confondre avec l’anomalie, voire le monstrueux. Dès lors, qualifier un objet, un comportement, un état, de normal, ce ne serait rien d’autre que sanctionner la répétition d’un mode, répétition que l’expérience peut constater. L’idée de moyenne, qui n’est souvent qu’une autre façon de qualifier la normalité, est bien l’expression de cette régularité, qui tend à faire de la règle le simple registre du fait. Aussi, loin d’affirmer la prééminence de la règle sur le fait, la normalité laisse entendre que sont les faits qui produisent la règle. La normalité serait ainsi la règle faite objet, objectivation qui prendrait la forme de la régularité.
* Toutefois, la normalité n’engage-t-elle que la simple description d’un état moyen ou d’une régularité ? Si l’idée de normalité se gage sur une description, elle n’est pas sans impliquer aussi une valeur attribuée à ce fait par celui qui parle. Le normal ne renvoie jamais à un état moyen sans faire de cet état un type idéal. Ainsi, si la santé peut apparaître comme la disposition habituelle et la réaction normale d’un organisme individuel à l’égard de maladies possibles, ce concept n’est pas sans prendre une valeur normative : la santé est toujours la « bonne » santé, non tant un fait qu’un état préférable du corps, parce qu’il est évalué comme un état idéal. Partant, il semble qu’il n’y ait pas d’affirmation d’une normalité qui n’engage dans le même temps un jugement normatif, si par normatif on entend la façon dont un sujet élit un objet, un comportement, un état, comme préférable ou idéal. Dès lors, le normal pourrait bien apparaître comme l’affirmation d’une norme. Norme : ce qui finalise le donné et le subsume sous le visé.
* Or, c’est là que réside tout le problème et l’équivocité du concept de normalité : tout se passe comme si, en qualifiant un objet de normal, il ne s’agissait pas d’une estimation, comme si, du moins, le jugement normatif était le prolongement du fait même de la normalité. Or, comment penser, sans paradoxe, que le normal puisse ainsi produire la norme dont il est censé être l’expression ? Le normal peut apparaître comme cette curieuse façon dont une norme tend à s’effacer en tant que mesure et prescription pour devenir un attribut de l’objet. On pourrait dire du normal ce que Pascal dit de la coutume (et sans doute avec plus de raison encore) : le normal est la norme qui devient une « seconde nature ».
* Ce caractère indissociable du descriptif et du prescriptif dans le concept de normalité n’est pas sans éclairer l’idée même de norme : à la différence d’une simple règle extérieure à l’objet qu’elle mesure, la norme s’affirme comme un principe de régulation interne à l’objet, la mesure se faisant ici limite même de l’objet. Ainsi, l’anormalité n’est pas simplement ce qui vient contredire la règle ou ce qui échappe à sa mesure mais ce qui est censé traduire une altération de l’objet lui-même (anomalie). Partant, la norme, en tant qu’elle engage non simplement un jugement appréciatif mais une « normalité », c’est-à-dire les conditions régulières qui permettent de définir un phénomène, fixe des identités en présentant la règle normative comme leur mode d’être le plus adéquat. C’est là sans doute toute la différence avec la loi : le légal et l’illégal sont des jugements portés sur un acte qui n’engagent aucunement la nature de celui qui agit (on peut dire de quelqu’un qu’il est un criminel mais on entend par là qu’il a commis un acte criminel. Cet acte n’engage pas son essence) ; le normal et l’anormal, par contre, ne supposent pas simplement une relation d’extériorité à la règle : la conformité ou non à la règle devient l’attribut même de la substance à laquelle elle se rapporte ; la conformité à la règle devient conformité à soi ; son infraction est synonyme d’altération. Un phénomène anormal, étant anormal, n’est déjà plus tout à fait identique à son essence, ou du moins la modalité engage la nature même de l’objet. C’est ainsi que l’anormalité peut devenir le signe d’une déchéance bien plus expressive que l’illégalité : le normal est devoir-être au sens fort (ce que je dois être ou continuer d’être pour être moi-même) ; l’anormalité est mon anormalité, elle m’est attribuée comme une altération qui engage totalement ce que je suis. Anormal, je suis censé me séparer de moi-même tout autant que de la règle. Ainsi, dans la normalité, la règle engage l’identité même de l’objet. La mesure se fait espèce : la norme est la limite qui définit la nature propre d’un objet et permet de le considérer comme appartenant ou non à une catégorie distincte. Plus encore : elle une espèce exclusive, car l’anormalité n’est pas une catégorie ; elle est le domaine de l’inchoativité, de ce qui ne correspond plus à rien, ne ressemble à rien. Dès lors, la normalité est la règle qui prétend à l’inclusion d’une identité ; enfreindre la règle, c’est s’exclure radicalement, puisque l’anormal n’est pas censé simplement s’exclure d’un ensemble quelconque mais du domaine qui assurait la reconnaissance de son identité, en tant qu’identité à soi. L’identification d’une règle doit prendre ici la forme d’une identification à la règle.
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Si, comme nous venons de le voir, la normalité est une règle qui définit une identité, bien plus qu’elle ne mesure un phénomène, elle apparaît dès lors comme un concept non pas « statique ou pacifique » (simple constat d’un état) mais, ainsi que le souligne Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique, comme « un concept dynamique et polémique ». En effet, si elle dessine ainsi un domaine d’appartenance, d’inclusion ou d’exclusion, la normalité n’est-elle pas ainsi avant tout une procédure sociale ? Cette fixation régulière des identités peut-elle se réclamer vraiment de la nature ?
II. LA NORMALISATION COMME FACON DE S’ASSURER D’UN MODE D’ETRE ET COMME TENTATIVE DE RATIONALISATION DU SOCIAL.
* Si la normalité est la façon dont la norme tend à s’inscrire dans le champ de l’existence en définissant des identités régulières, on peut se demander si un tel ordonnancement identitaire procède de quelque façon de la nature même des phénomènes. Dans une lettre au père Mersenne (janvier 1638), Descartes écrivait : « je ne connais rien de violent dans la nature, sinon au respect de l’entendement humain, qui nomme violent ce qui n’est pas selon sa volonté, ou selon ce qu’il juge devoir être ». Le jugement en termes de normalité ou d’anormalité est sans doute inséparable de cette relation de conformité ou non à l’entendement, que désigne ici Descartes. Sur ce point, l’anormalité apparaît souvent comme ce qui fait violence à notre attente. Dès lors, on pourrait fort bien reconnaître dans la normalité le prolongement d’une simple accoutumance, d’une habitude, à laquelle nous pourrions appliquer la même critique que celle développée par Hume, dans l’Enquête sur l’entendement humain, pour la causalité.[1] De la même façon que la simple concomitance entre deux phénomènes nous donne l’illusion d’une relation causale substantielle de l’un et de l’autre, nous sommes tentés d’inférer de la répétition d’un mode d’être que ce mode est l’essence même du phénomène considéré. Non moins que la causalité, la normalité serait une de ces illusions métaphysiques que produit l’habitude. Et non moins qu’elle, elle découvrirait cette façon bien humaine de se concilier un monde qu’est, justement, l’habitude. Relations de faits ou relations sociales, l’habitude, comme le montre Hume, est cette trame du monde qui nous permet de nous y reporter et de l’habiter. En ce sens, la normalité ne serait rien d’autre que l’intentionnalité qui s’y rapporte, une façon de conjurer de façon quasi magique l’angoisse de l’irrégularité, de la différence, en liant l’essence même des phénomènes à notre accoutumance. Le normal serait le signe de la valeur que nous attribuons à la répétition et à l’uniformité comme socle de l’action.
* Désir d’ordre, la normalité se signifie avant tout dans la constitution d’un ensemble de références sociales qui permet en discriminant les comportements de les conformer autant que possible aux règles de la sociabilité. Comme le souligne Canguilhem dans le Normal et le pathologique : « Une norme se propose comme un mode possible d’unification d’un divers, de résorption d’une différence, de règlement d’un différend ». La normalité est ainsi l’aboutissement même de ce procès normatif dans la mesure où elle assure cette unification en fixant des identités et des types sociaux. En ce sens, elle peut apparaître comme le mot d’ordre social par excellence, en tant qu’elle qualifie un ordre préférable et, implicitement, marque une aversion à l’égard de tout autre ordre possible. Aussi la normalité peut-elle apparaître comme le ciment de la société et cela, bien plus encore que la loi ou le devoir : la peur de l’exclusion garantit l’appartenance à un groupe. Passe encore que l’on ait la réputation d’un hors-la-loi (cela a son charme…) mais qui veut passer pour anormal ? La normalité peut apparaître comme la forme la plus expressive de « l’instinct de troupeau », qui comme le note Nietzsche dans le Gai savoir, se fonde sur la peur viscérale de l’isolement : « L’argument de l’isolement – Le reproche de la conscience, même chez les plus consciencieux, est faible à côté du sentiment : « Telle est telle chose est contraire aux bonnes mœurs de ta société ». Un regard froid, une bouche crispée, chez ceux parmi lesquels et pour lesquels ont a été élevé, inspirera la crainte même au plus fort. Que craint-on là en somme ? L’isolement ! car c’est là un argument qui détruit même les meilleurs arguments en faveur d’une personne ou d’une chose ! – C’est ainsi que l’instinct du troupeau parle en nous. » (§ 50). C’est ici qu’il nous faut distinguer la normalité de la valeur. Tout ce qui est normal n’est pas nécessairement l’expression d’une valeur et une valeur peut bien apparaître comme anormale. Rhinocéros de Ionesco montre avec force que même le pire, l’absurde et l’abjecte peuvent devenir normaux. En ce sens, il faut adopter le point de vue du sophiste pour confondre l’une et l’autre : est juste, bon, vrai, etc., ce que les hommes jugent généralement être bon, juste ou vrai. Or, la normalité ne garantit nullement que le nombre soit un gage de vérité, elle atteste seulement qu’il a un poids non négligeable. On pourrait se demander d’ailleurs si l’effort de la pensée ne consiste pas à mettre entre parenthèses la normalité, la pression qu’exerce l’évidence qui se réclame du nombre. Comme le disait Héraclite : « Un : pour moi dix mille, s’il est le meilleur » (Fragments, 38-49) ; la mesure de la pensée est autre que la règle des polloi (des nombreux), le normal.
* Dès lors, la normalité peut apparaître comme le gage de l’établissement de la norme sociale, qui, pour se conserver, s’oublie comme convention pour se donner comme norme de vie, norme qui procède de la vie même. Cette naturalisation de la norme est particulièrement remarquable si l’on relève que rien n’est plus réticent à l’analyse historique que l’idée de normalité : la normalité suppose l’universalité de la norme et la prétention d’un ensemble homogène de normes à valoir comme unique pôle de référence normative. Partant, l’idée même de normalité repousse la pluralité : on ne saurait repérer des formes variables de normalité sans déconstruire l’idée même de normalité. Ceci découvre à quel point la normalité est la façon dont la sociabilité tente de s’ancrer dans la vie même, en faisant de sa règle la forme même du vivant. Aussi la normalité est-elle cette façon de vouloir faire de l’ordre l’expression spontané de la vie. Avec la normalité, l’ordre devient la cause finale du vivant.
* Si la normalité peut apparaître ainsi comme cette façon dont l’ordre social, la normativité sociale, cherchent à rejoindre la forme spontanée du vivant, deux interprétations sont alors possibles :
- Soit l’on reconnaît dans cette normalisation le processus positif d’une objectivation même des règles sociales : dans ce cas, le normal serait le signe du passage d’un Droit abstrait à un Droit qui serait la forme effective des rapports sociaux, qui serait devenu l’élément même de la sociabilité. Dans cette perspective, on pourrait comprendre la normalité comme l’expression de la Sittlichkeit hégélienne. Qu’est-ce que la Sittlichkeit ? Sitte signifie la coutume, les mœurs, au sens d’un habitus de vie collective, qui rassemble les individus dans leur commune appartenance à un même système d’existence et de représentation. En ce sens, Sittlichkeit désigne ce qui est « passé dans les mœurs ». Hegel reconnaît dans la Sittlichkeit l’expression même de l’objectivation du Droit, qui n’est plus la simple « lettre » d’une société, mais qui est devenu l’élément même de la vie sociale (Il oppose la Sittlichkeit, l’éthique vivante, forme effective de la société, à la Moralität, qui n’est encore qu’un simple postulat de la subjectivité). Ne pourrait-on dire, dès lors, que la Sittlichkeit n’est autre que la normalisation du droit, c’est-à-dire la façon dont le droit finit par imprégner complètement le comportement des individus, de manière à fonctionner comme un système habituel ou coutumier, comme une seconde nature ? On pourrait objecter à cette idée selon laquelle la normalité serait l’expression d’un droit objectivé que la normalité n’engage la plupart que les formes les plus pauvres, les plus coercitives, les moins expressives de la sociabilité (mœurs alimentaires ou sexuelles, par exemple), autrement dit que la normalité rabat la sociabilité sur les mœurs (leur qualification prescriptive) au lieu de l’élever à la hauteur et à la dignité de l’éthique ou du Droit accompli.
- Soit la normalisation apparaît comme la façon dont la règle juridique et sociale tend de plus en plus à investir la vie même et à devenir la loi même des corps. La normalisation serait ainsi l’expression de cette forme moderne du pouvoir que Michel Foucault nommait la « bio-politique ». Si le pouvoir souverain apparaissait traditionnellement comme droit de vie et de mort, il tend de plus en plus, à partir de l’âge classique, à prendre la forme d’un pouvoir sur la vie même, dans la gestion de la vie et dans la mise en règle des corps jusqu’à leur expression les plus intimes. « La mise en place au cours de l’âge classique de cette grande technologie à double face – anatomique et biologique, individualisante et spécifiante, tournée vers les performances du corps et regardant vers les processus de la vie – caractérise un pouvoir dont la plus haute fonction désormais n’est peut-être plus de tuer mais d’investir la vie de part en part ».[2] La vie a cessé d’être indifférente pour le pouvoir qui tend désormais à rendre les « corps dociles »[3] : si « l’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote, un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». Partant, la norme, en tant qu’elle est la règle qui investit le vivant, peut apparaître comme l’expression spécifique de cette « bio-politique » : « une conséquence de ce développement du bio-pouvoir, c’est l’importance croissante prise par le jeu de la norme aux dépens du système juridique de la loi. La loi ne peut pas ne pas être armée, et son arme, par excellence, c’est la mort ; à ceux qui la transgressent, elle répond, au moins à titre d’ultime recours, par cette menace absolue. La loi se réfère au glaive. Mais un pouvoir qui a pour tâche de prendre la vie en charge aura besoin de mécanismes continus, régulateurs et correctifs. Il ne s’agit plus de faire jouer la mort dans le champ de la souveraineté, mais de distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d’utilité. Un tel pouvoir a à qualifier, à mesurer, à apprécier, à hiérarchiser, plutôt qu’à se manifester dans son éclat meurtrier ; il n’a pas à tracer la ligne qui sépare des sujets obéissants, les ennemis du souverain ; il opère des distributions autour de la norme. Je ne veux pas dire que la loi s’efface ou que les institutions de la justice tendent à disparaître ; mais que la loi fonctionne toujours davantage comme une norme, et que l’institution judiciaire s’intègre de plus en plus à un continuum d’appareils (médicaux, administratifs, etc.) dont les fonctions sont régulatrices. Une société normalisatrice est l’effet historique d’une technologie de pouvoir centrée sur la vie ».[4]
(Transition)
La normalité serait ainsi inséparable d’un processus social par lequel le vivant tend à être ordonné par un ensemble de règles qui se donnent comme les conditions mêmes de son habitus. Par-delà cette fixation, cette uniformisation sociales des identités et des comportements et l’insertion dans un milieu social et culturel qu’engage la normalisation, quel est donc le rapport de l’individu à la norme ? Penser le sujet comme un sujet « normal », qui ne serait plus que l’expression transparente de la norme sociale, ne serait-ce pas lui dénier toute singularité ? L’idée même de subjectivité ne suppose-t-elle pas que le sujet ne peut jamais à ce point coïncider totalement avec la norme, devenir « normal », sans se jouer d’elle encore, ou jouer cette coïncidence sur le mode d’une simple apparence, celle du conformisme ?[5] Tout procès d’individuation ne suppose-t-il pas ainsi un écart par rapport à la normalité ? Et plus encore, l’idée de normalité épuise-t-elle le sens de la norme ?
III. LE SUJET ET LA NORME.
* Normal : règle sociale de vie qui tend à l’homogénéisation des comportements et scelle l’appartenance à un groupe humain. Si la normalisation apparaît ainsi comme la forme spécifique que prend la vie sociale, faut-il considérer les normes comme de simples conventions sociales ?
Une telle réduction risque de méconnaître le déploiement même de toute vie. En effet, tout vivant, en tant qu’il explore à sa manière le milieu extérieur et qu’il tend à l’organiser au gré de ses besoins et de son activité, peut bien être défini comme créateur de normes. Du moins, si l’on reconnaît dans la norme cette façon singulière dont un être se crée un milieu, selon un principe d’élection et d’exclusion, qui sépare le familier et l’utile de l’hostile et du nuisible. La norme est cette façon de s’accommoder un milieu par la création de valeurs vitales qui rendent possible la conservation de la vie. Ainsi, même la vie d’une amibe consiste à « préférer » ou à « exclure ». Le perspectivisme nietzschéen est bien l’expression de cette façon dont tout vivant, et, par extension, toute Volonté de Puissance, cherchent à annexer la réalité et l’interprète selon ses normes propres. En ce sens, normer, c’est-à-dire interpréter le monde selon ses besoins, est le mouvement même de la vie et l’expression de son déploiement, à tel point que ce que nous nommons réel est inséparable de cet horizon normatif.
* Partant, la norme est l’expression d’un procès d’individualisation par lequel le vivant s’affirme. En ce sens, on ne saurait désigner une normalité en soi, indépendamment du procès normatif par lequel le vivant interprète incessamment son milieu. Comme le souligne Georges Canguilhem, dans le Normal et le pathologique, la normalité n’est pas un état de fait, une donnée objective : la norme est l’expression du débat incessant du vivant avec sa propre vie ; ainsi, le normal et le pathologique sont, pour le vivant humain, des valeurs subjectives qui échappent « à la juridiction du savoir objectif. On ne dicte pas scientifiquement des normes à la vie ».[6] Interrogeant l’histoire de la médecine, Canguilhem montre comment un certain positivisme (notamment celui de Claude Bernard) a eu tendance à destituer le sens et la valeur que le sujet attribue à sa maladie. « Il nous apparaît tout à fait important qu’un médecin reconnaisse dans la douleur un phénomène de réaction totale qui n’a de sens qu’au niveau de l’individualité concrète ».[7] Si la maladie n’a de sens ainsi que pour une individualité vivante globale, elle n’est ressaisie comme sens que par une subjectivité qui se l’approprie dans un rapport de signification. « L’homme fait sa douleur comme il fait une maladie ou comme il fait son deuil, bien plutôt qu’il ne la reçoit ou ne la subit ».[8] Dès lors, on ne saurait proposer une analyse purement anatomique des anomalies ; celles-ci ne prennent sens que par rapport à un vivant qui les éprouvent comme telles. Toute anomalie n’est pas pathologique ; seule l’est celle qui est ressentie par un sujet comme anormale, l’anormal étant compris à partir du sentiment de souffrance, d’impuissance ou de diminution de soi. Partant, la maladie désigne la façon dont l’individu fait l’expérience de sa propre fragilité : « La vie d’un vivant ne reconnaît les catégories de santé et de maladie que sur le plan de l’expérience qui est d’abord épreuve au sens affectif du terme et non sur le plan de la science ».[9]
* L’intérêt de l’analyse de Canguilhem est de montrer que la normalité sociale, création d’un ordre stable et homogène, est pour le sujet, essentiellement normatif, c’est-à-dire créateur de normes, l’occasion d’un écart, par lequel il se singularise. En ce sens, le sujet ne fait jamais l’expérience d’une norme donnée, dans sa normalité objectivée, sans la réinterpréter, sans l’investir par un écart, qui n’est pas tant l’oubli de la norme que l’invention d’une norme singulière, qui lui soit propre. Ainsi, à propos du travail, qui est sans doute l’une des formes de normalisations les plus manifestes, Canguilhem cite le mot d’un ouvrier ajusteur : « Jamais un ouvrier ne reste devant sa machine en pensant : je fais ce qu’on me dit » qu’il commente de la manière suivante : « Faire à quelque distance de ce qu’il est prescrit de faire, c’est à la lettre, faire usage de soi ».[10] En ce sens, la normalité, loin d’être le « tout » de la norme, peut apparaître comme l’un des pôles d’une dialectique qui oppose la création incessante de normes (la normativité) et leur réification objective (normalisation sociale). Au cœur de tout procès de subjectivation, s’affirme ainsi pour Canguilhem « l’homme normatif », « pour qui il est normal de faire craquer les normes et d’en instituer de nouvelles ».[11] L’homme normatif est l’homme de l’écart. Dès lors, le normal pourrait apparaître comme ce qui est l’expression de la norme et ce sur quoi elle s’exerce pour investir un écart, en vue de nouvelles normes. Et l’équivocité que nous relevions à propos de l’idée de normalité ne ferait que renvoyer à la tension qu’engage le concept de norme, la norme supposant à la fois l’affirmation d’un ordre stable et la réappropriation singulière de cet ordre dans l’écart normatif dont tout sujet est l’expression.
Pense-Bête (en guise de conclusion)
- Soulignez l’équivocité du concept de normalité : un concept qui se veut à la fois descriptif et prescriptif. La règle se veut ici immanente au fait lui-même ; un phénomène normal est un phénomène qui est censé produire de lui-même la norme à laquelle il répond, la normalité étant sa manifestation régulière. L’objectivation de la règle se gage ainsi sur sa répétition.
- Distinguez le normal du légal : le légal suppose simplement la conformité à une règle ; avec le normal, cette conformité devient l’enjeu d’une conformité à soi. Ce qui est anormal, en effet, ne correspond déjà plus aux conditions régulières qui assuraient sa reconnaissance. Dans la normalité, ce n’est donc pas une simple conformité à la règle qui se joue mais une identification à la règle.
- Montrez dès lors comment la normalité manifeste l’appartenance à un ordre en fixant des identités selon un principe d’uniformité et peut apparaître ainsi comme le fondement de l’appartenance sociale. La règle n’est plus ici simplement une « règle du jeu » (principes contractuels sur lesquels il faut s’accorder pour vivre ensemble) mais tend à devenir une « règle de vie ». Avec la normalité, l’appartenance engage ainsi les formes les plus élémentaires de la vie. On peut reconnaître, dans cette façon dont la règle investit la vie, soit l’expression positive d’une objectivation du droit (la Sittlichkeit hégélienne), soit l’expression d’un pouvoir qui devient pouvoir sur la vie même (la bio-politique de Foucault).
- Enfin, demandez-vous en quelle mesure le normal, loin de pouvoir être réifié comme principe d’appartenance sociale ou moyenne objectivable, ne doit pas être compris à partir de l’effort normatif d’un sujet, qui crée continûment des normes, celles-ci étant l’expression de la façon singulière dont un vivant « se débat » avec la vie même. Ainsi, comme le montre Canguilhem, le sujet « normal » ne serait pas celui qui est réduit à une norme mais, au contraire, celui qui peut toujours les « faire craquer » pour « en instituer de nouvelles ».
[1] Cf. notamment la section V de L’Enquête.
[2] Cf. Histoire de la sexualité I, V, « Droit de mort et pouvoir sur la vie », Tel Gallimard, p.183.
[3] Reprise d’un titre de chapitre de Surveiller et punir (ed. Tel Gallimard).
[4] Histoire de la sexualité I, pp.189-190.
[5] Sur ce point, on peut lire le roman d’Alberto Moravia, le Conformiste, qui n’est certes pas un chef d’œuvre d’écriture mais qui est une œuvre intéressante sur l’aporie du conformisme, l’impossibilité du sujet à se fondre dans la normalité, ou plutôt la façon dont la recherche d’une telle identification est condamnée à terme par l’écart qui sépare le sujet de lui-même et l’écart qui peut seul donner à la norme le sens d’une valeur.
[6] Le Normal et le pathologique, PUF, Quadrige, p.153.
[7] idem, p.56.
[8] p.56-57.
[9] P. 131.
[10] Préface au livre d’Yves Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Editions sociales, 1988.
[11] Le normal et le pathologique, p.106.