LES
EXPRESSIONS DE LA SENSIBILITE

1/
RAISON ET SENTIMENTS
« Les passions sont des gangrènes
pour la raison pure pratique »
« L’inclination
qui n’est maîtrisée que difficilement, ou ne parvient pas à l’être, par la raison
du sujet est la passion. En revanche,
le sentiment d’un plaisir ou d’un déplaisir que l’on éprouve dans l’état
présent et qui ne laisse pas la réflexion (la représentation de la raison selon
laquelle on devrait s’abandonner à ce sentiment ou se refuser à lui) se faire
jour chez le sujet est l’affect.
Etre
soumis à des affects et à des passions est sans nul doute toujours une maladie de l’âme, parce que, dans les
deux cas, la maîtrise de la raison est exclue. Les affects et les passions ont
en outre le même degré de violence ; mais c’est du point de vue qualitatif
qu’ils sont essentiellement différents, aussi bien dans la méthode que le
médecin de l’âme aurait à employer pour les prévenir que dans celle qu’il
devrait utiliser pour les guérir (…)
§
81. Les passions sont des gangrènes pour la raison pure pratique et, dans la
plupart des cas, elles sont incurables, parce que le malade ne veut pas être
guéri et se soustrait à a domination du principe d’après lequel seulement la
guérison pourrait advenir. Dans le domaine de la sensibilité pratique aussi, la
raison va de l’universel au particulier en suivant le principe selon lequel il
faut éviter, par complaisance pour une inclination unique, de rejeter toutes
les autres dans l’ombre ou de les tenir à l’écart, mais veiller au contraire à
ce qu’elle puisse coexister avec la somme de toutes les inclinations. L’ambition
d’un homme peut certes toujours être une orientation approuvée par la raison,
de son inclination ; mais l’ambitieux veut néanmoins aussi être aimé des
autres, il a besoin d’un commerce agréable avec autrui, de maintenir l’état de
sa fortune, etc. Mais il est passionnément
ambitieux, il est aveugle à l’égard de ses fins que ses inclinations
l’invitent pourtant à prendre aussi en compte, et la haine que les autres
pourraient lui porter, la manière dont ses relations pourraient le fuir ou la
façon dont ses dépenses pourraient l’exposer à la ruine – tout cela, il le
néglige. C’est là une folie (prendre ce qui n’est qu’une partie de ce qu’il
vise pour la totalité de ses fins) qui contredit directement la raison
elle-même dans son principe formel.
De
là vient que les passions ne sont pas seulement, comme les affects, des états malheureux porteurs de beaucoup de maux,
mais des dispositions mauvaises sans
exception – et le désir qui procède du meilleur naturel, quand bien même ce
qu’il vise relève (dans sa matière) de la vertu , par exemple de la
bienfaisance, est cependant (dans sa forme), dès qu’il tourne en passion, non
seulement pernicieux du point de vue pragmatique,
mais même moralement condamnable.
L’affect
porte un préjudice momentané à la liberté et à la maîtrise de soi-même. La
passion ne s’en préoccupe pas et trouve son plaisir et sa satisfaction dans
l’esclavage. Puisque la raison, cependant, ne faiblit pas dans l’appel qu’elle
lance à la liberté intérieure, le malheureux soupire sous ses chaînes,
auxquelles il ne peut pourtant s’arracher : car elles ne font désormais,
pour ainsi dire, plus qu’un avec ses membres.
Néanmoins,
les passions ont aussi trouvé leurs laudateurs (de fait, où ne s’en trouve-t-il
pas, une fois que la méchanceté s’est installée dans les principes ?), et
l’on dit que « jamais rien de grand n’a été accompli dans le monde sans
passions violentes, et que c’est la Providence elle-même qui les a avec sagesse
implantées dans la nature humaine comme autant de ressort ». Ce qu’on peut
sans doute accorder à propos des multiples inclinations
dont la nature vivante (même celle de l’homme) ne peut se dispenser, dans la
mesure où elles constituent comme un besoin naturel et animal. Mais qu’elles
puissent, voire qu’elles doivent, devenir passions,
la Providence ne l’a pas voulu, et si l’on peut pardonner à un poète de les
représenter sous cet angle (de dire par exemple avec Pope : « si la
raison est une boussole, les passions sont les vents »), en revanche il
n’est pas permis au philosophe de se laisser convaincre par ce principe, fût-ce
pour louer les passions comme une disposition provisoire de la Providence qui les auraient installées
intentionnellement dans la nature des hommes en attendant que l’espèce humaine
eût atteint le degré convenable de culture ».
KANT,
Anthropologie du point de vue pragmatique (III, §73, 81)
La
dignité morale ou l’indépendance de la raison face à notre sensibilité
« Devoir ! mot grand et sublime, toi
qui ne renfermes rien d’agréable, rien qui s’insinue par flatterie, mais qui
exiges la soumission, sans pourtant employer, pour ébranler la volonté, des
menaces propres à exciter naturellement l’aversion et la terreur, mais en te
bornant à proposer une loi, qui trouve d’elle-même accès à l’âme et gagne
cependant elle-même, malgré nous, la vénération (sinon toujours l’obéissance),
et devant laquelle se taisent tous les penchants, même s’ils travaillent
secrètement contre elle ; quelle origine est digne de toi ? Où
trouver la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec
les inclinations, cette racine dont il faut faire dériver la condition
indispensable de la seule valeur que les hommes peuvent se donner à
eux-mêmes ?
Ce
ne peut être rien de moins que ce qui élève l’homme au-dessus de lui-même
(comme partie du monde sensible), ce qui le lie à un ordre de choses que seul
l’entendement peut penser, auquel est soumis le monde sensible, et avec lui
l’existence empiriquement déterminable de l’homme dans le temps et l’ensemble
de toutes les fins ( qui seul est conforme à des lois pratiques
inconditionnées, telles que la loi morale). Ce n’est pas autre chose que la personnalité, c’est-à-dire la liberté et
l’indépendance à l’égard du mécanisme de la nature entière, considérée
cependant en même temps comme le pouvoir d’un être qui est soumis à des lois
pratiques qui lui sont propres, c’est-à-dire qui lui sont dictées par sa propre
raison, la personne étant par conséquent, en tant qu’elle appartient au monde
sensible, soumise à sa propre personnalité en tant qu’elle appartient en même
temps au monde intelligible »
KANT,
Critique de la raison pratique (Première partie, Analytique)
Ce n’est pas la froide raison qui dirige
notre existence mais la « volonté », cette puissance de vie qui donne
forme à tous nos affects.
« Or,
ce qui se rencontre toujours dans chaque conscience animale, même la plus
faible, ce qui en constitue la base, c’est le sentiment immédiat d’une appétition tour à tour satisfaite et
contrariée à des degrés divers. Nous savons cela en quelque sorte a priori. Car si étonnamment différentes
que soient les innombrables espèces animales, si étrange que nous apparaisse au
premier abord une espèce inconnue jusqu’alors, toutefois nous considérons
d’ores et déjà comme nous étant connue et familière l’essence intime de leur
nature. Nous savons en effet que l’animal veut,
nous savons même ce qu’il veut,
l’être et le bien-être, la vie et la persistance dans l’espèce ; et comme
les objets de cette volonté sont identiques à ceux de la nôtre, nous n’hésitons
pas à attribuer à l’animal toutes les affections de la volonté que nous
observons en nous-mêmes, et nous parlons de ses désirs, de ses répugnances, de ses
craintes, de sa colère, de sa haine, de son amour, de sa joie, de sa tristesse,
de sa langueur, etc. »
« Notre
rage, nos emportements, notre furor
brevis à propos de prétextes souvent futiles et sur l’importance desquels
nous ne nous trompons guère, ressemblent aux transports désordonnés d’un
mauvais démon qui, longtemps emprisonné, n’attendait que l’occasion de recouvrer la liberté et
jubile maintenant de l’avoir trouvée. Cet excès dans la colère serait
impossible, si le sujet connaissant
était à la base de notre être et si la volonté n’était qu’un résultat de la
connaissance ; car comment pourrait-il y avoir dans le résultat plus que
ne contiennent les éléments qui l’ont produit ? La conclusion ne peut rien
contenir de plus que les prémisses. Dans ce fait aussi éclate donc la diversité
de nature entre la volonté et la connaissance, celle-là ne se servant de
celle-ci qu’à l’effet de communiquer avec le dehors, puis obéissant aux lois de
sa propre nature sans emprunter à la connaissance autre chose qu’un prétexte. L’intellect, simple instrument de la volonté,
en diffère autant que le marteau diffère du forgeron. Une conversation où
l’intellect seul a part reste froide.
Il semble presque que nous-mêmes n’y soyons pas. Elle ne nous compromet pas non
plus, tout au plus risquons-nous de nous y contredire. Mais dès que la volonté
entre en jeu, notre personne tout entière se trouve intéressée : nous nous
échauffons, quelquefois même au-delà
de toute mesure. C’est toujours à la volonté que l’on attribue l’ardeur et la flamme ;
on dit au contraire la froide raison,
ou encore examiner froidement une
chose, ce qui signifie penser sans le secours de la volonté. Essayer de
renverser les termes de ce rapport et considérer la volonté comme l’instrument
de l’intellect, c’est vouloir faire du forgeron l’instrument du marteau. »
SCHOPENHAUER,
Le monde comme volonté et comme représentation (III)
La bêtise d’une morale qui s’oppose à la
sensibilité ou comment vaut-il mieux sublimer ses passions que chercher à les
détruire.
« Toutes
les passions ont un temps où elles ne sont que néfastes, où elles avilissent
leurs victimes avec la lourdeur de la bêtise, - et une époque tardive, beaucoup
plus tardive où elles se marient à l’esprit, où elles se
« spiritualisent ». Autrefois, à cause de la bêtise dans la passion,
on faisait la guerre à la passion elle-même : on se conjurait pour
l’anéantir, - tous les anciens jugements moraux sont d’accord sur ce point,
« il faut tuer les passions ».
La plus célèbre formule qui en ait été donnée se trouve dans le Nouveau
Testament, dans ce Sermon sur la Montagne, où, soit dit en passant, les choses
ne sont pas du tout vues d’une hauteur.
Il y est dit par exemple avec application à la sexualité : « Si ton
œil est pour toi une occasion de chuter, arrache-le » : heureusement
qu’aucun chrétien n’agit selon ce précepte. Détruire les passions et les désirs, seulement à cause de
leur bêtise, et pour prévenir les suites désagréables de leur bêtise, cela ne
nous paraît être aujourd’hui qu’une forme aiguë de la bêtise. Nous n’admirons
plus les dentistes qui arrachent les
dents pour qu’elles ne fassent plus mal…On avouera d’autre part, avec quelque
raison, que, sur le terrain où s’est développé le christianisme, l’idée d’une
« spiritualisation de la
passion » ne pouvait pas du tout être conçue. Car l’Eglise primitive
luttait, comme on sait, contre les « intelligents », au bénéfice des
« pauvres d’esprit » : comment pouvait-on attendre d’elle une
guerre intelligente contre la passion ? – l’Eglise combat les passions par
l’extirpation radicale : sa pratique, son traitement c’est le castratisme. Elle ne demande
jamais : « Comment spiritualise, embellit et divinise-t-on un
désir ? » - De tout temps elle a mis le poids de la discipline sur
l’extermination (- de la sensualité, de la fierté, du désir de dominer, de
posséder et de se venger). – Mais attaquer la passion à sa racine, c’est
attaquer la vie à sa racine : la pratique de l’Eglise est nuisible à la vie… »
NIETZSCHE,
Le crépuscule des idoles (« La morale en tant que manifestation
contre nature, 1)
2/
LA SENSIBILITE : EXPRESSION LA PLUS AUTHENTIQUE DE NOUS-MÊMES OU BIEN
INTERIORISATION D’UNE NORME ?
Sous la surface superficielle d’un Moi
social et pratique se dissimule la durée vivante, perpétuellement mouvante, de
notre sensibilité.
« En
un mot, notre moi touche au monde extérieur par sa surface ; nos
sensations successives, bien que se fondant les unes dans les autres,
retiennent quelque chose de l’extériorité réciproque qui en caractérise
objectivement les causes ; et c’est pourquoi notre vie psychologique
superficielle se déroule dans un milieu homogène sans que ce mode de
représentation nous coûte un grand effort. Mais le caractère symbolique de
cette représentation devient de plus en plus frappant à mesure que nous
pénétrons davantage dans les profondeurs de la conscience : le moi
intérieur, celui qui sent et se passionne, celui qui délibère et se décide, est
une force dont les états et modifications se pénètrent intimement, et subissent
une altération profonde dès qu’on les sépare les uns des autres pour les
dérouler dans l’espace. Mais comme ce moi plus profond ne fait qu’une seule
personne avec le moi superficiel, ils paraissent nécessairement durer de la
même manière. Et comme la représentation constante d’un phénomène objectif
identique qui se répète découpe notre vie psychique superficielle en parties
extérieures les unes aux autres, les moments ainsi déterminés déterminent à
leur tour des segments distincts dans le progrès dynamique et indivisé de nos états
de conscience plus personnels. Ainsi se répercute, ainsi se propage jusque dans
les profondeurs de la conscience cette extériorité réciproque que leur
juxtaposition dans l’espace homogène assure aux objets matériels : petit à
petit, nos sensations se détachent les unes des autres comme les causes
externes qui leur donnèrent naissance, et les sentiments ou idées comme les
sensations dont ils sont contemporains. – Ce qui prouve bien que notre
conception ordinaire de la durée tient à une invasion graduelle de l’espace
dans le domaine de la conscience pure, c’est que, pour enlever au moi la
faculté de percevoir un temps homogène, il suffit d’en détacher cette couche
superficielle de faits psychiques qu’il utilise comme régulateurs ».
BERGSON,
Essai sur les données immédiates de la conscience (PUF, pp.93-94)
Par-delà l’apparence d’un espace de
choses immuables, figées dans leur identité objective, le monde est notre
histoire sensible, continuellement recréé par les métamorphoses de nos
impressions.
« Pour
retrouver ce moi fondamental, tel qu’une conscience inaltérée l’apercevrait, un
effort vigoureux d’analyse est nécessaire, par lequel on isolera les faits
psychologiques internes et vivants de leur image d’abord réfractée, ensuite
solidifiée dans l’espace homogène. En d’autres termes, nos perceptions,
sensations, émotions et idées se présentent sous un double aspect : l’un
net, précis, mais impersonnel : l’autre confus, infiniment mobile, et
inexprimable, parce que le langage ne saurait le saisir sans en fixer la
mobilité, ni l’adapter à sa forme banale sans le faire tomber dans le domaine
commun. Si nous aboutissons à distinguer deux formes de la multiplicité, deux
formes de la durée, il est évident que chacun des faits de conscience, pris à
part, devrait revêtir un aspect différent selon qu’on le considère au sein
d’une multiplicité distincte ou d’une multiplicité confuse, dans le
temps-qualité où il se produit, ou dans le temps-quantité où il se projette.
Quand
je me promène pour la première fois, par exemple, dans une ville où je
séjournerai, les choses qui m’entourent produisent en même temps sur moi une
impression qui est destinée à durer, et une impression qui se modifiera sans
cesse. Tous les jours j’aperçois les mêmes maisons, et comme je sais que ce sont
les mêmes objets, je les désigne constamment par le même nom, et je m’imagine
aussi qu’elles m’apparaissent toujours de la même manière. Pourtant, si je me
reporte, au bout d’un assez long temps, à l’impression que j’éprouvai pendant
les premières années, je m’étonne du changement singulier inexplicable et
surtout inexprimable qui s’est accompli en elle. Il semble que ces objets,
continuellement perçus par moi et se peignant sans cesse dans mon esprit, aient
fini par m’emprunter quelque chose de mon existence consciente ; comme moi
ils ont vécu, et comme moi vieilli. Ce n’est pas là illusion pure ; car si
l’impression d’aujourd’hui était absolument identique à celle d’hier, quelle
différence y aurait-il entre percevoir et reconnaître, entre apprendre et se
souvenir ? Pourtant cette différence échappe à l’attention de la
plupart ; on ne s’en apercevra guère qu’à la condition d’en être averti,
et de s’interroger alors scrupuleusement soi-même. La raison en est que notre
vie extérieure et pour ainsi dire sociale a plus d’importance pratique pour
nous que notre existence intérieure et individuelle. Nous tendons
instinctivement à solidifier nos impressions pour les exprimer par le langage.
De là vient que nous confondons le sentiment même, qui est dans un perpétuel
devenir, avec son objet extérieur permanent, et surtout avec le mot qui exprime
cet objet. De même que la durée fuyante de notre moi se fixe par sa projection
dans l’espace homogène, ainsi nos impressions sans cesse changeantes,
s’enroulant autour de l’objet extérieur qui en est la cause, en adoptent les
contours précis et l’immobilité.
Nos
sensations simples, considérées à l’état naturel, offriraient moins de
consistance encore. Telle saveur, tel parfum m’ont plus quand j’étais enfant,
et me répugnent aujourd’hui. Pourtant je donne encore le même nom à la
sensation éprouvée, et je parle comme si, le parfum et la saveur étant demeurés
identiques, mes goûts seuls avaient changé. Je solidifie donc encore cette
sensation ; et lorsque sa mobilité acquiert une telle évidence qu’il me
devient impossible de la méconnaître, j’extrais cette mobilité pour lui donner
un nom à part et la solidifier à son tour sous forme de goût. Mais en réalité il n’y a ni sensations identiques, ni goûts
multiples ; car sensations et goûts m’apparaissent comme des choses dès que je les isole et que je
les nomme, et il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès. Ce qu’il faut dire, c’est que toute sensation se modifie
en se répétant, et que si elle ne me paraît pas changer du jour au lendemain,
c’est parce que je l’aperçois maintenant à travers l’objet qui en est la cause,
à travers le mot qui la traduit. »
BERGSON,
Essai sur les données immédiates de la conscience (PUF, pp.96-98)
Nos émotions sont des jugements de
convention que nous portons sur des forces que nous ne comprenons pas.
« La croyance aux « émotions ».
– Les émotions sont une construction de l’intellect, l’invention de causes qui n’existent pas. Toutes les sensations globales du corps que nous ne
comprenons pas, nous les interprétons intellectuellement, c’est-à-dire que nous
cherchons dans les personnes, dans nos expériences, etc., une raison de sentir de telle ou telle
façon. C’est dire que nous supposons une chose nuisible, dangereuse, étrangère,
qui serait la cause de notre malaise ; mais en fait nous cherchons à l’ajouter à ce malaise pour rendre notre
état compréhensible. De fréquents
afflux de sang au cerveau, joints à une sensation d’étouffement, seront interprétés comme de la
« colère » ; les personnes et les choses qui excitent notre
colère sont les exutoires d’un état physiologique. – Après coup, par suite
d’une longue habitude, certains phénomènes et certaines sensations globales
sont si régulièrement liés que la vue de certains phénomènes produit cet état de
sensation globale et entraîne selon le cas ces congestions, ces productions de
sperme, etc. ; la cause en est la proximité. Nous disons alors que
« l’émotion est excitée ».
Dans
le « plaisir » et la « douleur » des jugements sont déjà inclus ; on distingue les excitations
selon qu’elles favorisent ou non la sensation de puissance.
La croyance au vouloir. C’est
croire au miracle que de supposer qu’une pensée puisse être la cause d’un
mouvement mécanique. La logique de la
science exige qu’après nous être rendu le monde pensable en images, nous nous rendions également pensables les émotions, les désirs, la
volonté, etc., c’est-à-dire que nous les niions
et les traitions comme des erreurs de
l’intellect. »
NIETZSCHE,
Fragments posthumes (XVI, §670)
Notre
perception du monde est un héritage : les impressions sensibles sont des
interprétations qui se sont imposées par la sélection et qui ordonnent notre
rapport au monde.
« Quand
je sors en plein air, je suis toujours surpris de l’admirable fermeté de toutes
nos impressions, - la forêt nous apparaît sous telle ou telle forme, la
montagne, sous telle ou telle autre, il n’y a ni confusion, ni aberration ni
hésitation en nous, relativement à toutes nos impressions. Et cependant la plus
grande incertitude, une sorte de chaos ont dû régner à l’origine, il a fallu de
longues périodes de temps avant que tout cela ne soit fixé par l’hérédité. Les gens dont les perceptions de distance, de
lumière, de couleur, etc., étaient essentiellement différentes, ont été évincés
et n’ont pu que difficilement perpétuer leur espèce. Il est probable que
pendant des milliers d’années, cette forme divergente
des impressions a été ressentie et évitée comme la « folie ». On ne se comprenait plus, on laissait tomber
« l’exception », on la laissait périr. Dès l’origine de la vie
organique, une cruauté inouïe a éliminé tout ce qui « sentait autrement ». – La science
n’est peut-être que le prolongement de ce procédé d’élimination, elle est
absolument impossible dès qu’elle ne reconnaît plus « l’homme
normal » comme la « norme » supérieure qu’il faut conserver à
tout prix. – Nous vivons sur les restes des impressions de nos ancêtres, à
l’intérieur de sentiments pétrifiés, en quelque sorte. Ils ont inventé et créé
par l’imagination – mais ce qui a décidé du droit à l’existence de ces poésies
et de ces fantaisies, c’est le fait expérimental qu’elles permettaient de vivre ou qu’elles faisaient mourir.
Erreurs ou vérités – peu importe, pourvu que la vie fût possible en leur compagnie. Un réseau inextricable s’est ainsi tissé peu à peu. Nous venons au
monde, déjà empêtrés dans ce réseau,
et la science elle-même ne nous en dégage pas ».
NIETZSCHE,
Fragments posthumes (XII, première partie, §75)
3/
LE LANGAGE TRAHIT-IL NOS SENTIMENTS ?
Comment le langage momifie nos
sensations et nos sentiments, la brutalité des mots étant incapable d’exprimer
la délicatesse, la fragilité de nos impressions fugitives.
« Cette
influence du langage sur la sensation est plus profonde qu’on ne le pense
généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l’invariabilité de
nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation
éprouvée. Ainsi, quand je mange un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros
de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma
conscience ; je pourrais croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger
effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien
arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par
conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au
moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience
individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s’exprimer par
des mots précis ; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre
la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la
sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité.
Nulle
part cet écrasement de la conscience immédiate n’est aussi frappant que dans
les phénomènes de sentiment. Un amour violent, une mélancolie profonde
envahissent notre âme : ce sont mille éléments divers qui se fondent, qui
se pénètrent, sans contours précis, sans la moindre tendance à s’extérioriser
les uns par rapport aux autres ; leur originalité est à ce prix. Déjà ils
se déforment quand nous démêlons dans leur masse confuse une multiplicité
numérique : que sera-ce quand nous les déploierons, isolés les uns des
autres, dans ce milieu homogène qu’on appellera maintenant, comme on voudra,
temps ou espace ? Tout à l’heure chacun d’eux empruntait une
indéfinissable coloration au milieu où il était placé : le voici décoloré,
et tout prêt à recevoir un nom. Le sentiment lui-même est un être qui vit, qui
se développe, qui change par conséquent sans cesse ; sinon, on ne
comprendrait pas qu’il nous acheminât peu à peu à une résolution : notre
résolution serait immédiatement prise. Mais il vit parce que la durée où il se
développe est une durée dont les moments se pénètrent : en séparant ces
moments les uns des autres, en déroulant le temps dans l’espace, nous avons
fait perdre à ce sentiment son animation et sa couleur. Nous voici donc en
présence de l’ombre de nous-mêmes : nous croyons avoir analysé notre sentiment,
nous lui avons substitué en réalité une juxtaposition d’état inertes,
traduisibles en mots, et qui constituent chacun l’élément commun, le résidu par
conséquent impersonnel, des impressions ressenties dans un cas donné par la
société entière. Et c’est pourquoi nous raisonnons sur ces états et leur
appliquons notre logique simple. : les ayant érigés en genres par cela
seul que nous les isolions les uns des autres, nous les avons préparés pour
servir à une déduction future. Que si maintenant quelque romancier hardi,
déchirant la toile habilement tissée de
notre moi conventionnel, nous montre sous cette logique apparente une absurdité
fondamentale, sous cette juxtaposition d’états simples une pénétration infinie
de mille impressions diverses qui ont déjà cessé d’être au moment où on les
nomme, nous le louons de nous avoir mieux connus que nous ne nous connaissions
nous-mêmes ».
BERGSON,
Essai sur les données immédiates de la conscience (PUF, pp.98-99)
Parfois les mots, « petits
ballons », crèvent et libèrent un monde de sensations oubliées.
« Si,
grâce à quelque hasard, le nom de Guermantes ayant repris après tant d’années le son, si différent de
celui d’aujourd’hui, qu’il avait pour moi le jour du mariage de Mlle Percepied,
il me rend ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la
cravate gonflée de la jeune duchesse, et, comme un pervenche incueillissable et
refleurie, ses yeux ensoleillés d’un sourire bleu. Et le nom de Guermantes
d’alors est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de
l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le crever, à en faire sortir
ce qu’il contient, je respire l’air de Combray de cette année-là, de ce
jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agitée par le vent du coin de la place,
précurseur de la pluie, qui tour à tour faisait envoler le soleil, le laissait
s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacristie et le revêtir d’une
carnation brillante, presque rose, de géranium, et de cette douceur, pour ainsi
dire wagnérienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la
festivité. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où
brusquement nous sentons l’entité originale tressaillir et reprendre sa forme
et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd’hui, si dans le tourbillon
vertigineux de la vie courante, où ils n’ont plus qu’un usage entièrement
pratique, les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui
tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêverie, nous
réfléchissons, nous cherchons pour revenir sur le passé, à ralentir, à
suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu nous
revoyons apparaître, juxtaposées mais entièrement distinctes les unes des
autres, les teintes qu’au cours de notre existence nous présenta successivement
un même nom ».
MARCEL
PROUST, A la recherche du temps perdu (Le côté de Guermantes)
4/
L’ART ET LA VERITE DU SENSIBLE
L’art
est le révélateur de notre sensibilité et transcende les limites étroites de
notre expérience individuelle.
« Eveiller
l’âme : tel est, dit-on, le but final de l’art, tel est l’effet qu’il doit
chercher à obtenir. C’est de cela que nous avons à nous occuper en premier
lieu. En envisageant le but final de l’art sous ce dernier aspect, en nous
demandant notamment quelle est l’action qu’il doit exercer et qu’il exerce
effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l’art comprend tout
le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout
ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai.
Il nous procure, d’une part, l’expérience de la vie réelle, nous transporte
dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas et ne
nous fera peut-être jamais connaître, les expériences des personnes qu’il
représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces
personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se
passe en nous-mêmes. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre
accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que
l’homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite
l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait
au moyen de l’apparence, qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant
où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose
de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne l’homme sur l’humain, éveille
des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit.
Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur
richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine,
et en intégrant dans le champ de notre expérience, ce qui se passe dans les
régions intimes de cette âme. Nihil
humani a me alienum puto [rien de ce qui est humain ne m’est
étranger] : telle est la devise qu’on peut appliquer à l’art. Tous ces
effets, l’art les produit par l’intuition et la représentation, et le fait de
savoir d’où le contenu, s’il a sa source dans des situations et des sentiments
réels, ou s’il s’agit tout simplement d’une représentation qui nous est offerte
par l’art, ce fait, disons-nous, nous est totalement indifférent. Ce qui
importe, c’est que le contenu que nous avons devant nous éveille en nous des
sentiments, des penchants, des passions ; mais, que ce contenu nous soit
donné à travers la représentation ou que nous le connaissions pour en avoir eu
une intuition dans la vie réelle, ce fait nous est tout à fait indifférent sous
ce rapport. Nous pouvons, par la représentation, être aussi fortement saisis,
secoués, remués que par la perception. Toutes les passions, amour, joie,
colère, haine, pitié, angoisse, peur, respect et admiration, sentiment de
l’honneur, amour de la gloire, etc., peuvent envahir notre âme sous l’action
des représentations que nous recevons de l’art. L’art peut évoquer en nous et
faire éprouver à notre âme tous les sentiments, et c’est avec raison qu’on voit
dans cet effet la manifestation essentielle du pouvoir et de l’action de l’art,
sinon, comme on le pense souvent, son but final ».
HEGEL,
Introduction à l’esthétique (Champs flammarion, pp 41-42)
En
extériorisant les passions, l’art nous en libère.
« C’est
là la sauvagerie, force et puissance de l’homme dominé par les passions. Elle
peut être adoucie par l’art, dans la mesure où celui-ci représente à l’homme
les passions elles-mêmes, les instincts et, en général, l’homme tel qu’il est.
Et en se bornant à dérouler le tableau des passions, l’art, alors même qu’il
les flatte, le fait pour montrer ce qu’il est, pour l’en rendre conscient.
C’est déjà en cela que consiste son action adoucissante, car il met ainsi
l’homme en présence de ses instincts, comme s’ils étaient en dehors de lui, et
lui confère de ce fait une certaine liberté à leur égard. Sous ce rapport, on
peut dire de l’art qu’il est un libérateur. Les passions perdent leur force, du
fait même qu’elles sont devenues objets de représentation, objets tout court.
L’objectivation des sentiments a justement pour effet de leur enlever leur
intensité et de nous les rendre extérieurs, plus ou moins étrangers. Par son
passage dans la représentation, le sentiment sort de l’état de concentration
dans lequel il se trouvait en nous et s’offre à notre libre jugement »
HEGEL,
Introduction à l’esthétique (I, 2, Champs Flammarion, pp45-46)
« LES IDEES
ESTHETIQUES » : UNE VERITE SENSIBLE QU’AUCUN CONCEPT NE PEUT EPUISER
« L’âme, au sens esthétique, désigne le
principe qui, dans l’esprit, apporte la vie. Mais ce par quoi ce principe anime
l’esprit, la matière qu’il emploie à cet effet, est ce qui met en mouvement,
d’une manière finale, les facultés de l’esprit, c’est-à-dire les dispose à un
jeu qui se conserve lui-même et même augmente les forces qui y interviennent.
Or,
j’affirme que ce principe n’est pas autre chose que le pouvoir de présentation
des Idées esthétiques ; ce
disant, par une Idée esthétique, j’entends cette représentation de
l’imagination qui donne beaucoup à penser, sans que toutefois aucune pensée
déterminée, c’est-à-dire aucun concept,
ne puisse lui être adéquate, et que par conséquent aucun langage n’atteint
complètement ni ne peut rendre compréhensible. On voit aisément qu’elle est
opposée (le pendant) d’une Idée de la
raison, qui, à l’inverse, est un concept auquel aucune intuition (représentation de
l’imagination) ne peut être adéquate.
L’imagination
(en tant que pouvoir de connaître productif) est, de fait, très puissante quand
il s’agit de créer pour ainsi dire une autre nature à partir de la matière que
lui donne la nature effective. Nous trouvons grâce à elle de quoi nous divertir
lorsque l’expérience nous paraît trop banale ; volontiers, nous
transfigurons même cette expérience, certes en restant toujours fidèles à des
lois analogiques, mais en obéissant pourtant aussi à des principes qui trouvent
leur siège plus haut, dans la raison (et qui pour nous sont tout aussi naturels
que ceux d’après lesquels l’entendement appréhende la nature empirique) ;
ce faisant, nous éprouvons notre liberté vis-à-vis de la loi de l’association
(laquelle dépend de l’usage empirique de ce pouvoir), d’après laquelle de la
matière peut être certes empruntée de la nature, mais tout en étant
retravaillée par nous en vue de constituer quelque chose de tout autre qui
dépasse la nature.
On
peut nommer Idées de telles
représentations de l’imagination : d’une part, parce que, du moins, elles
tendent vers quelque chose qui est au-delà des limites de l’expérience et
cherchent ainsi à approcher d’une présentation des concepts de la raison (des
Idées intellectuelles) – ce qui leur donne l’apparence d’une réalité
objective ; d’autre part – et c’est à vrai dire plus important -, parce
que nul concept ne peut leur être, dans la mesure où elles correspondent à des
intuitions intérieures, complètement adéquat. Le poète ose donner une dimension
sensible à des Idées de la raison qui renvoient à des êtres invisibles, le
royaume des bienheureux, l’enfer, l’éternité, la création, etc., ou encore,
face à ce dont on trouve certes des exemples dans l’expérience, par exemple, la
mort, l’envie et tous les vices, de même que l’amour, la gloire, etc., il ose
le rendre sensible au-delà des limites de l’expérience grâce à une imagination
qui rivalise avec le prélude constitué par la raison pour atteindre un maximum
– et cela à un degré de perfection dont il ne se trouve nul exemple dans la
nature ; et c’est à vrai dire dans la poésie que le pouvoir des Idées
esthétiques peut se manifester dans toute son ampleur. Reste que ce pouvoir,
considéré pour lui seul, n’est à
proprement parler qu’un talent (de l’imagination).
Quand
on subsume sous un concept une représentation de l’imagination qui appartient à
sa présentation, mais qui, par elle-même, fournit l’occasion de penser bien
davantage que ce qui se peut jamais comprendre dans un concept déterminé, et
par conséquent élargit esthétiquement le concept lui-même de manière illimités,
l’imagination est alors créatrice, et elle met en mouvement le pouvoir des
Idées intellectuelles (la raison), et cela d’une manière qui lui permet, à
propos d’une représentation, de penser bien plus ( ce qui, certes, appartient
au concept de l’objet) que ce qui en elle peut être appréhendé et rendu clair.
Ces
formes qui ne constituent par la présentation même d’un concept donné, mais expriment
seulement, comme représentations secondaires de l’imagination, les conséquences
qui s’y relient et la parenté de ce concept avec d’autres, on les nomme attributs (esthétiques) d’un objet dont
le concept, comme idée de la raison, ne peut jamais être présenté de façon
adéquate. Ainsi l’aigle de Jupiter, avec la foudre dans ses serres, est-il un
attribut du puissant roi des cieux, et le paon un attribut de la puissante
reine des cieux. Ils ne représentent pas, comme les attributs logiques, ce qui est contenu dans nos concepts de la
sublimité et de la majesté de la création, mais quelque chose d’autre qui
fournit à l’imagination l’occasion d’appliquer son pouvoir à une foule de
représentations apparentées, lesquelles permettent de penser davantage que ce
que l’on peut exprimer dans un concept déterminé par des mots ; et ce sont
ces attributs esthétiques qui constituent une Idée esthétique, laquelle, pour cette Idée de la raison, tient lieu
de présentation logique, mais trouve véritablement son utilité pour animer
l’esprit en lui donnant la possibilité de porter son regard sur un champ infini
de représentation apparentées (…)
En
un mot : l’Idée esthétique est une représentation de l’imagination,
associée à un concept donné, qui, dans le libre usage de celle-ci, est liée à
une telle diversité de représentations partielles que nulle expression
désignant un concept déterminé ne peut être trouvée pour elle, et qui en ce
sens permet de penser, par rapport à un concept, une vaste dimension
supplémentaire d’indicible dont le sentiment anime le pouvoir de connaître et
vient introduire de l’esprit dans la simple lettre du langage.
Ainsi
les facultés de l’âme dont la réunion (selon une certaine relation) constitue
le génie sont-elles l’imagination et
l’entendement. Simplement, alors que, dans l’usage de l’imagination en vue de
la connaissance, l’imagination se trouve soumise à la contrainte de
l’entendement et à la limitation que lui impose le fait d’être adéquate au
concept de celui-ci, en revanche, quand la perspective est esthétique,
l’imagination est libre, en vue de fournir en outre, sans que cela soit
recherché, à l’entendement, au-delà de cette convenance avec le concept, une
matière au contenu riche et non développé – matière dont l’entendement ne
tenait pas compte dans son concept, mais qu’il applique non pas tant
objectivement à la connaissance, que, subjectivement, pour animer les facultés
de connaître, donc qu’indirectement il applique néanmoins aussi à des
connaissances : ainsi le génie réside-t-il à proprement parler dans
l’heureuse relation, qu’aucune science ne peut enseigner et qu’aucune
application ne fait acquérir par apprentissage, qui permet d’une part de
découvrir des Idées pour un concept donné, et d’autre part, d’obtenir pour ces
Idées l’expression grâce à laquelle
la disposition subjective de l’esprit ainsi suscitée, en tant qu’accompagnant
un concept, peut être communiquée à autrui. Ce dernier talent correspond
proprement à ce qu’on appelle l’âme ; car exprimer et rendre universellement communicable ce qu’il y a
d’indicible dans l’état d’esprit associé à une certaine représentation – et ce,
que l’expression relève du langage, de la peinture ou de la plastique -, cela
requiert un pouvoir d’appréhender le jeu si fugace de l’imagination et de le synthétiser
dans un concept qui se peut communiquer sans la contrainte de règles (un
concept qui, précisément pour cette raison, est original et fait apparaître en
même temps une règle nouvelle qui n’a pu résulter d’aucun principe ou d’aucun
exemple qui l’eusse précédée). »
KANT,
Critique de la faculté de juger ( &49, « Des pouvoirs de l’esprit qui constituent le génie »)